Carlos FUENTES - La mort d’Artemio Cruz
1962
Un fils de diplomates, ça voyage. Forcément. Carlos Fuentes, né à Panama le 11 novembre 1928, n’a cessé de traverser l’Amérique du nord au sud au gré des mutations familiales. Avant de s’inscrire à l’université de Mexico. Le droit mène à tout, c’est connu. Une fois obtenu son diplôme, c’est en Suisse, au bord du lac Léman, qu’il prolonge ses études.
Entre 1950 et 1952, l’Institut des Hautes Études de Genève lui offre un cadre propice. On peut imaginer, dès lors, que son chemin est tracé sous les ors des salons cossus, de réceptions en colloques. Mais c’est faire peu de cas de ses sensibilités politiques marquées à gauche. S’il occupe rapidement des fonctions officielles pour le gouvernement de son pays et rejoint la délégation mexicaine auprès de l’Organisation Internationale du Travail, puis le service de la presse auprès du Ministère des Affaires étrangères, sa nomination en France au titre d’ambassadeur du Mexique ne fait pas que des heureux.
Il restera néanmoins quatre ans en poste, de 1974 à 1977, mais à partir de là optera pour l’enseignement. Aux États-Unis. Et autant choisir les universités les plus prestigieuses, Harvard et Princeton, avant de rejoindre l’Angleterre et Cambridge, en 1982, où il était encore possible de le croiser, il n’y a pas si longtemps.
Jours de Carnaval, recueil de nouvelles publié dès 1954 témoigne de l’intérêt de l’auteur pour les techniques narratives novatrices. Ses premiers écrits sont déjà en rupture. Mais toujours, en trame de fond, l’histoire du Mexique. Très vite, cet agenceur de mots comprend qu’il lui faut un réceptacle pour donner de l’écho à ses choix : ce sera la Revue mexicaine de littérature, qu’il crée en 1955 avec Octavio Paz, qui ne tardera pas à devenir, lui aussi, l’un des grands écrivains sud-américains de la deuxième moitié du siècle dernier.
Trois ans plus tard, Carlos Fuentes publie son premier roman, La plus limpide région, soit l’identité d’un peuple et d’une nation, l’histoire mexicaine et les changements sociétaux au cœur de l’écrit. Voilà pour le fond. La forme, elle, audacieuse, éclate la chronologie, multiplie les angles. Tout Fuentes est déjà là. En 1960, cet écrivain à nul autre pareil, manie la satire, l’onirisme et le réalisme, exacerbe tout ce qu’il touche.
Ainsi aimante-t-il la critique bien au-delà des frontières du Mexique. Avec d’autant plus d’intensité que paraissent deux ans plus tard Aura, et surtout La mort d’Artemio Cruz. L’effet est immédiat, la reconnaissance internationale. Carlos Fuentes écrit dans la cour des grands. Fort de cette notoriété, il fonde en 1965 les éditions « Siglo XXI ». Suivent Peau neuve (1967), et surtout Terra Nostra (1975) qui assoit sa gloire littéraire.
En 1977, Carlos Fuentes est salué par le prix Romulo Gallegos, considéré comme la plus haute distinction des lettres sud-américaines et, s’il écrit des romans et des nouvelles – une quarantaine – il est également l’auteur de pièces de théâtre et d’essais critiques. Son œuvre a été couronnée en 1989 par le prix Cervantès.
Le patriarche Artemio Cruz va mourir. En attendant, il délire. Épouse et fille veillent à son chevet. Scène antique. À plus de soixante-dix ans, même malade, faible, détruit, il en impose. Personnage autant que personnalité, ce grand patron de presse, homme d’affaires, député, ancien révolutionnaire, revoit son existence par bribes, autant que le lui permet la mort qui appelle. Une vie parcourue de chapitre en chapitre, sans suite chronologique mais avec logique pour peu qu’on suive celle de l’auteur.
Le chaos n’est qu’apparent, la perte de repères voulue. Manipulateur, abuseur, Artemio Cruz a traversé un siècle, celui du Mexique en construction, en révolution, un pays qui s’est armé de politique. Les retours en arrière se succèdent et nous perdent. Seul l’auteur détient la clé qui nous permettra de sortir de ces lignes de vides et de pleins.
Artemio Cruz a effectué des choix, pris des directions. Aimé. Les femmes, dans cet ouvrage, sont d’importance. Et les affaires pas toujours claires. L’amour, la guerre, l’argent, le pouvoir : une ascension, en somme. Se perdre, quoi de mieux pour comprendre.
Texte en suspension, bouts de phrases dont le sens échappe à la première lecture. Répétitions. Tant de confusion apparente, voilà qui a de quoi rebuter. Et c’est bien ce qui compte. Carlos Fuentes, en adepte des formes particulières, aime décontenancer. C’est ainsi, quand l’instabilité règne, qu’il nous fait le mieux partager égarements et douleurs. Artemio Cruz, ce Citizen Kane sud-américain, quitte la scène. Mais avant cela, il veut savoir. Trahir, qu’est-ce donc ? Un destin, de quoi est-il fait ? Comment enterrer nos idéaux ?
Il faut attendre d’avoir lu la dernière page pour apercevoir l’ensemble. La mort d’Artemio Cruz est un puzzle qu’il faut assembler pièce par pièce, page après page. Les métaphores qu’il contient sont autant d’évidences, mais les indices ne sont rien sans une vue générale. Se perdre, c’est encore le meilleur moyen que l’homme a trouvé pour considérer ce qui l’entoure.